Extrait du livre « Le salon de Monsieur Thée »
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philosophique

Notre passage sur terre est parfois difficile, c'est pourquoi j'ai longtemps souhaité fuir la réalité qu'était ma vie.

Je rêvais d'un ailleurs que j'avais idéalisé, un autre monde, parfait celui-là, où je passerais l'éternité dans un lieu où le mal n'avait jamais existé, dans une paix profonde et entourée d'amour. Dans mon rêve de l'au-delà, les enfants ne mouraient pas, les parents étaient parfaits, les patrons visaient le bonheur de leurs employés, les amis étaient là, sans attente, les pères n'abandonnaient pas leurs enfants. Il n'y avait pas de fragmentation en pays ni de guerres affreuses. Les hommes s'aimaient les uns les autres exactement comme le Maître de l'Univers nous aime. Je rêvais de ce Paradis. Heureusement, les songes sont exempts d'impôt, sinon j'aurais certainement déclaré faillite.

C'était mon «château en Espagne».

En réalité, je m'appelle Marthe et je suis curieuse, très curieuse. Un vrai chercheur a toujours une obsession : pour certains, c'est le remède au cancer; pour d'autres la solution à la pollution. Mon idée fixe à moi c'est de trouver un sens à la vie. J'ai fouillé dans mille et une méthodes pour trouver la bonne réponse et après plusieurs années de recherche, j'ai enfin réalisé qu'il y en avait plus qu'une. J'ai fureté dans le Zen, le yoga, la religion, les sectes, les groupes de croissance et j'en passe. Je n'ai pas trouvé de vérité unique résumée en une seule phrase de sagesse - en fait c'est cela que je cherchais. Cependant, j'ai réussi à occuper ma vie avec cette passion et c'est cela qui compte.

Je n'ai rien à voir avec Marthe de l'Histoire Sainte, celle qui avait une sœur nommée Marie et un ami appelé Jésus. Vous souvenez-vous de cet épisode de la Bible où Marthe préparait le souper pendant que sa chère sœur était bien installée dans le salon à discuter avec Jésus ? J'ai toujours réagi à ce qui me semblait une réplique arrogante de la part de Jésus : «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. C'est bien Marie qui a choisi la meilleure part; elle ne lui sera pas enlevée». Deux mille ans plus tard, l'histoire fait encore de l'effet !

Revenons à nos moutons : aujourd'hui, c'est moi qui porte le nom de Marthe. Je suis d'origine québécoise et je n'ai pas de sœur prénommée Marie. Par contre, comme Marthe de l'Histoire Sainte, moi aussi j'ai eu un grand ami, un homme qui m'a beaucoup appris. Son nom n'est pas Jésus, mais bien Monsieur Thésaratopoulos et il est d'origine grecque. Un jour, je lui ai demandé s'il s'objectait à ce que je l'appelle Monsieur Theos, c'était plus simple. Il m'a tout simplement répondu «À toi de décider Marthe». Je suis donc allée encore plus loin dans mon diminutif. Je l'ai appelé Monsieur Thée, tout simplement. J'affectionne ce surnom.

L'histoire qui suit se passe dans une ville très ordinaire d'environ mille habitants. C'est une agglomération de familles, sans industries, ni édifices de plus de douze logements. J'y suis née, j'en suis partie durant quelque temps et j'y suis revenue depuis une vingtaine d'années. À l'époque, nous étions fiers du nom donné à notre cité et qui lui allait si bien: «Prévert». Aujourd'hui, on a remplacé presque tous les parcs et les champs par des édifices de trois à quatre étages qu'on nous dit plus payants.

En raison d'une manigance d'argent, les saules pleureurs que je contemplais de ma grande fenêtre de cuisine ont été rasés pour faire place à quatre étages de béton. J'ai pleuré vingt-quatre heures durant le jour où on les a coupés. Le lendemain, j'ai lu un article dans le journal au sujet des camps de réfugiés au Rwanda qui a séché mes larmes immédiatement. Aujourd'hui, même si je n'aime pas le ciment que je vois de ma cuisine, j'ai appris à apprécier les gens qui y vivent.

Pour écrire, je m'installe toujours dans ma chambre. Elle donne sur la rue. De ma fenêtre, je peux voir deux gros érables: en été, l'un est rouge et l'autre vert. En automne, ils sont tous les deux nus et l'hiver, lorsqu'il neige, ils sont blancs. Pas de chicane !

J'ai longtemps écrit par plaisir personnel. Lorsque je terminais mon cahier, j'en déchirais les feuilles et je brûlais le tout, c'était une espèce de rituel qui signifiait pour moi : «c'est du passé, va de l'avant maintenant». J'ai fait cela pendant des dizaines d'années. Un jour, j'ai reçu en cadeau un magnifique cahier relié à couverture jaune moutarde. La beauté du cahier m'a inspirée. C'est aussi à cette même période que j'ai eu une véritable révélation. L'heure était venue: je ne voulais plus détruire mes mots, mais les partager.

J'avais alors un préjugé au sujet des révélations. Deux préjugés, en fait, je croyais qu'il fallait être un saint homme pour en être digne et j'imaginais qu'elles devaient toujours s'accompagner d'un signe à vous renverser par terre : le ciel qui s'ouvre, les colombes qui parlent, la mer qui se sépare en deux, etc. Je me trompais royalement. Je me trompais aussi au sujet du vrai cadeau: ce n'était pas le cahier jaune, c'était la révélation.

Le jour où Monsieur Thée est entré dans ma vie, j'aurais pu comparer ma tête à une soupe d'idées noires qui chauffait à fond dans un autocuiseur oscillant à pleine vapeur. Monsieur Thée a baissé le feu pour me faire découvrir un monde totalement différent, me guidant vers ce que je cherchais depuis si longtemps. Ce n'est pas un sens à LA vie que j'ai trouvé avec Monsieur Thée, mais un sens à MA vie. Je voudrais vous offrir ce morceau de mon existence qui est toute ma richesse.

Avant l'arrivée de Monsieur Thée dans notre ville,
il y avait l'Absence. Elle se faisait sentir chez nous tous. Sans que nous le sachions, il y avait aussi dans notre tête quelque chose qui faisait du grabuge, de la corrosion, une espèce de clou rouillé - ou plusieurs clous rouillés - qui contaminaient l'eau de nos corps mettant un voile terrible devant nos yeux et empêchant nos cœurs de se connecter les uns aux autres.

Même si nous en étions inconscients, il nous manquait, lui, que nous ne connaissions pas encore. Comment avions-nous pu vivre aussi longtemps sans Monsieur Thée dans notre ville ? À l'époque, gouvernés par la peur, nous fonctionnions comme des automates. Nous vivions la rancune, les guerres internes, remplis du désir de diriger tous et tout, de l'envie de briller devant les autres qui, pourtant, n'avaient d'yeux que pour eux-mêmes. Nos moteurs, c'était l'appât du gain, c'était l'envie d'être reconnus, le pouvoir sur les choses, sur les autres, sur notre vie et sur celle des autres. C'est l'Absence qui produisait tout cela, mais nous ne le savions pas. L'Absence créait un vide énorme que nous voulions combler à tout prix et, croyez-moi, le prix était élevé.

Nous voulions remplir ce vide par l'avoir, par l'orgueil, par les horaires de maniaco-dépressifs sans lithium que nous avions. Nous voulions compenser cette absence par les promotions, les enfants, le bungalow, les médicaments, la bouffe, les jeux, les folies... Le prix à payer ? La dépression, l'épuisement, l'angoisse, l'insomnie, la maladie, la haine, les peurs, celles des autres, de soi, de tout, la peur de vivre et celle de mourir.

Au début, on pouvait s'installer à table, ensemble, pendant des heures, pour discuter de nos malaises, pour échanger. Chacun parlait, tempêtait, chialait, braillait, tremblait. Les seules réponses étaient le vide, l'Absence, l'envie de mourir. Personne n'avait de solution pour personne.

L'heure de la vaisselle nous permettait de continuer la conversation dans le brouhaha des chaudrons, des assiettes et des ustensiles. Plus le lave-vaisselle faisait du bruit, plus nous élevions le ton et plus il y avait de l'atmosphère.

Plus tard, survint une période encore pire, nous n'avions même plus le temps de nous installer à table ensemble. Chacun mangeait de son côté. Finis les soupers communautaires, la chaleur du four, la vaisselle... nous étions trop pressés ! La solitude était là, plus grande que jamais. Quelle époque terrible pour notre ville ! C'était l'enfer ! C'était l'Absence qui nous brûlait ainsi, l'Absence de Monsieur Thée que nous ne connaissions pas encore…

Au commencement, il y avait une place en nous, pour Monsieur Thée, mais elle était inhabitée, vide et nos cœurs se trouvaient dans les ténèbres. Quand je repense à cette période de notre passé, je frissonne. Je ne peux croire que notre ville ait été aussi vide de sens, de bonheur et de paix. Je ne peux imaginer que de telles ombres existaient en chacun de nous.

Quant à moi, à l'époque, je me sentais comme une jeune femme qui veut un enfant et est incapable d'en avoir. Chaque mois, la couleur du sang lui rappelle le vide dans son ventre. Elle a beau avoir des relations sexuelles tous les jours, rien ne prend vie en elle. C'est différent de la mort.

Quand il y a décès, on a quelqu'un à pleurer, on sait au moins pourquoi on déprime, c'est le deuil. Par contre, comment peut-on faire le deuil de ce qui n'a pas encore pris vie en soi ? Comment partager cette angoisse de l'inhabité en soi avec quelqu'un ? Personne ne comprend. Les gens consolent la veuve, mais personne ne remarque cette femme qui sort en pleurant de la salle de bain parce qu'elle vient une fois de plus réaliser l'absence de vie en elle. Avez-vous déjà tenté d'expliquer le néant en vous ?

Ce néant crée la peur qui, à son tour engendre des obsessions. Ma peur racine créée par le vide portait le nom de «peur de la solitude» et mon angoisse à moi s'appelait «les humains». Devant cette détresse qui m'habitait, j'étais totalement impuissante. Cette dépendance néfaste m'amenait à vouloir combler mon vide par les autres, quitte à me rassasier de compliments hypocrites, d'amours chimériques ou de gloires en forme de mirages. Je voulais tant qu'on m'aime que j'en devenais malade à l'intérieur. J'avais un cancer de l'âme et je demandais à d'autres cancéreux de me soigner pendant que ceux-ci vomissaient leur propre vie dans la boulimie, l'argent, l'alcool, le jeu, le sexe, le golf. Autant de moyens de crier son vide, autant de moyens de dire « il n'y a pas de vie en moi, c'est vide, je pleure de ne pas être enceinte ». Les hommes aussi auraient désiré ardemment se trouver fécondés

Heureusement, Monsieur Thée est arrivé.

Un peu plus tard, j'ai à nouveau ressenti cette Absence en moi, mais ce n'était plus constant comme avant. C'était comme un éclair, même si quelquefois il durait toute une journée. Je donnais le surnom de «rechute» à ces moments de creux. Comme je ne voulais plus me complaire dans cet état, je repensais aussitôt aux paroles de Monsieur Thée: «Marthe, le trésor que tu cherches tant est en toi, à ta portée. Ne cherche pas ailleurs.»

Ces récidives émotives étaient significatives: cela voulait dire que je m'étais tournée vers l'extérieur pour trouver mon bonheur par les autres, les choses, le travail, les loisirs. Je croyais y trouver une mine d'or que je n'avais pas su bien exploiter. Je me sentais comme un chercheur d'or à Asbestos : c'est de l'amiante qu'on y trouve, pas de l'or.

J'avais déjà visité une mine d'amiante. L'horreur ! Les hommes descendent le matin dans des prisons souterraines, creusées cent pieds sous terre comme pour y amorcer les travaux d'une ville. Ils restent prisonniers de ce gouffre pendant des heures et des heures. Rien que d'y penser, j'étouffe. Ils ne voient pas la lumière du jour, ne sentent jamais le vent, n'entendent que les bruits des pics dans la terre et ne respirent que de l'air vicié, chargé d'humidité. Pour dîner, ils mangent un sandwich à la poussière. Il arrive même qu'un éboulement les retienne prisonniers dans le fond de la terre et les fasse mourir.

Lorsque je pensais à ces ouvriers, je me disais que moi aussi je creusais dans des mines d'amiante pensant y trouver de l'or. Après un certain temps, toujours trop long, je remontais de ma mine et je retournais à ce royaume intérieur dont Monsieur Thée me parlait si souvent.

C'est là que je me sentais chez moi. C'est en reprenant contact avec ce fragment de perfection en moi que je respirais enfin dans la vraie vie.

 

 

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